Articles liés au mot-clé ‘orthèse cognitive’

23
Avr 15

Nous nous interrogeons pour savoir si la fréquence d’un écrit du for intérieur, parfois extrêmement élevée comme la correspondance de Madame de Sévigné n’est pas plus qu’un simple acte de communication, mais bien une exégèse du « Moi », ou bien si la quantité de cette exégèse, comme les dix livres écrit par Carlos Castaneda ne constituerait pas alors une orthèse cognitive.

Loana, Jean-Édouard et Pierre-François

Quand on pense à la virtualisation de l’individu et à sa transformation en document, on est tenté d’imputer cela aux premiers épisodes de « Loft Story[1] ». Mais la télé-réalité n’est pas à l’origine de ce phénomène que l’on peut observer avec l’apparition de l’auteur romantique entre le 18ème et le 19ème siècle.  Parmi ces auteurs, on trouve un criminel, Pierre-François Lacenaire.  « De son procès à sa mort sur l’échafaud en janvier 1836, ce dandy criminel, poète à ses heures, ne cesse de se mettre en scène. Objet de fascination et de scandale, il subvertit le théâtre judiciaire, détourne la règle du jeu. » (Yvorel, 2004) Et si Pierre-François fascine autant la haute société de l’époque, c’est parce qu’il en fait partie. Après avoir écrit en prison une ballade qui le rend célèbre « Pétition d’un voleur à un roi, son voisin », il devient journaliste, puis, reconnu coupable d’assassinat, il écrit ses  « Mémoires et révélations ».

Alors certes, Loana et la diffusion massive de son Moi a considérablement amplifié le phénomène de virtualisation de l’individu, mais elle n’en est pas à l’origine. Or, si on accepte que « La décomposition des ensembles sociaux et culturels fermés sur eux-mêmes (…) libère un rapport à soi-même, une conscience de liberté et de responsabilité qui était prisonnière des mécanismes institutionnels dont le rôle était d’imposer à tous des valeurs, des normes, des formes d’autorité et l’ensemble de nos représentations sociales » (Touraine, 2006), on ne peut que constater le glissement de concept qui s’effectue depuis ave le passage de l’autorité à la popularité. (Le Deuff, 2006)

Quand Sénèque s’en prend aux blogs des autopseustes [2]

Ce glissement est on ne peut plus mis en évidence sur les blogs personnels. Pourtant déjà Sénèque nous mettait en garde. À titre d’exemple, Foucault (1983, repris dans 1994, vol. IV, p. 416) cite Saint Athanase, évêque d’Alexandrie au 4e siècle : « On ne forniquerait pas devant témoins. De même, écrivant nos pensées comme si nous devions nous les communiquer mutuellement, nous nous garderons mieux des pensées impures par honte de les avoir connues. Que l’écriture remplace les regards des compagnons d’ascèse : rougissant d’écrire autant que d’être vus, gardons-nous de toute pensée mauvaise. »

Blogs et réseaux sociaux nous obligent à gérer aujourd’hui notre identité numérique, c’est à dire à contrôler plus ou moins laborieusement nos archives, et font de tout un chacun un auteur romantique aux petits pieds, virtuellement un document, en déplaçant les frontières entre les traces de notre vie privée et celles de notre vie publique. (Salaun, 2010)

Mes écritures de soi sur le mur, Facebook comme orthèse cognitive

L’ego-document numérique par excellence est partagé avec 800 millions d’utilisateurs, il s’agit du mur Facebook de sa page personnelle. Véritable orthèse cognitive, sa nature même « je m’expose moi, délibérément, aux autres » en fait la parfaite articulation entre la sphère privée, intime, et la sphère publique, extime. Mark Zuckerberg annonce 32 milliards [3] de publications quotidiennes sur Facebook en 2014 et on est tenté de le croire quand on sait que l’entreprise « Facebook », bientôt cotée en bourse, rassemble 11,4% de la population mondiale et que le temps cumulé que tout ce petit monde passe sur la plate-forme sociale représente plus d’un million d’années… par mois ! [4]

Il s’agit du plus grand rassemblement d’ego-documents jamais organisé dans l’histoire de l’humanité. Et, bien que la firme s’en défendent, les données de soi se monnayent, sont une source de pouvoir, que ce soit au travers de publicités ultra ciblées, géolocalisées, contextualisées, ou bien, comme on l’a vu pendant le « Printemps Arabe », pour traquer des personnes physiques et les empêcher d’utiliser ce média qui contournait la censure locale.

Alors la question scientifique qui apparaît constituer aujourd’hui la modélisation adéquate de notre problème sociétal d’orientation est la suivante : « quels sont les facteurs et les processus (notamment) psychologiques, universels et particuliers (particuliers : c’est-à-dire propre à ce sujet situé hic et nunc), aux fondements de la construction de soi tout au long de la vie ? » (Guichard, 2004) Malheureusement, nous n’avons pas tous les mêmes valeurs pour la construction de notre Moi, ou du leur. C’est ainsi que Marc Zuckerberg  spécule sur la vie privée pour mieux la vendre « En tant qu’adultes, nous pensons que notre maison est un espace privé… Pour les jeunes, ce n’est pas le cas. Ils ne peuvent pas contrôler qui entre ou sort de leur chambre. Pour eux, le monde en ligne est davantage privé, parce qu’ils ont davantage de contrôle sur ce qui s’y passe. » (Pour le fondateur de Facebook, la protection de la vie privée n’est plus la norme, 2010)

Les traces de Moi

Le problème c’est que tous ces renseignements, ces tags, nos statistiques de fréquentation, nos recherches, nos sites préférés, nos « j’aime », sont autant de petits bouts de Moi que l’on sème sur les réseaux numériques, sciemment ou inconsciemment, autant d’ego-documents directs et indirects. « Les métadonnées ne servent pas qu’à décrire des documents. Elles constituent des supports bien plus complexes qu’une notice descriptive de catalogue. Elles décrivent tout autant l’auteur des métadonnées que le document indexé par le biais de redocumentarisations (Pedauque, 2007). » (Le Deuff, 2011)

Autrement dit, dis-moi comment tu tag, je te dirai qui tu es.

Quand Gabriel Tarde écrivait en 1890 qu’il « pourra venir un moment où, de chaque fait social en train de s’accomplir, il s’échappera pour ainsi dire automatiquement un chiffre, lequel ira immédiatement prendre son rang sur les registres de la statistique (Tarde, 1890, 192) » (Rieder, 2010), il ne pensait sûrement pas à la mesure de son « autorité » par des mélanges savants de statistiques.

Ce que propose Klout [5], et c’est le dernier élément que nous présenterons dans notre recherche, c’est d’estimer, d’évaluer, de mesure votre influence en ligne. Pour plagier la formule d’Olivier Ertzscheid, « L’homme devient ainsi un ego-document comme les autres » (Ertzscheid, 2009).

Bibliographie et Notes

[1] Émission de télévision de téléréalité diffusée sur la chaîne M6 du 26 avril 2001 au 5 juillet 2001.
[2] Autopseustes (autopseusten) est ici utilisé dans le sens « qui ment sur lui-même », emprunté à Friedrich Schlegel dans ses « Fragments de l’Athenaüm » (Schlegel, 1978).
[3] http://www.passion-net.fr/32-milliards-de-publications-quotidiennes-sur-facebook-en-2014/
[4] http://www.toutfacebook.fr/statistique-1-million-annees-passees-sur-facebook-par-mois/
[5] http://www.klout.com

Pour le fondateur de Facebook, la protection de la vie privée n’est plus la norme. Zuckerberg, Mark. 2010. s.l. : Le Monde, 11 01 2010. [en ligne], consulté le 8 janvier 2012, http://www.lemonde.fr/technologies/article/2010/01/11/pour-le-fondateur-de-facebook-la-protection-de-la-vie-privee-n-est-plus-la-norme_1289944_651865.html.

Ertzscheid, Olivier. 2009. L’homme est un document comme les autres : du World Wide Web au World Life Web. Hermès. 2009, 53. [en ligne], http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00377457/en/, consulté le 08 janvier 2012.

Foucault, Michel. 1983. L’écriture de soi. 1983. Vol. Dits et écrits – tome 2, page 1237.

Guichard, Jean. 2004. Se faire soi. L’orientation scolaire et professionnelle. 2004, 33/4. [En ligne], mis en ligne le 28 septembre 2009, Consulté le 09 janvier 2012. URL : http://osp.revues.org/index226.html.

Le Deuff, Olivier. 2006. Autorité et pertinence vs popularité et mutations institutionnelle sinfluence : réseaux sociaux sur Internet et. [Archive Ouverte en Sciences de l’Information et de la Communication] 2006. [en ligne], http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00122603_v1/, consulté le 09 janvier 2012.

Le Deuff, Olivier. 2011. Contrôle des métadonnées et contrôle de soi. Études de communication. 2011, 36. [En ligne], mis en ligne le 01 juin 2013. URL : http://edc.revues.org/index2588.html. Consulté le 09 janvier 2012.

Rieder, Bernhard. 2010. Pratiques informationnelles et analyse des traces numériques : de la représentation à l’intervention. Études de communication. 2010, 35. [En ligne], mis en ligne le 01 décembre 2012. URL : http://edc.revues.org/index2249.html. Consulté le 09 janvier 2012.

Salaun, Jean-Michel. 2010. Suis-je un document ? Bloc-notes de Jean-Michel Salaün. [En ligne] 08 01 2010. [Citation : 09 01 2012.] http://blogues.ebsi.umontreal.ca/jms/index.php/post/2010/01/02/Suis-je-un-document?pub=0#pr.

Touraine, Alain. 2006. Un nouveau paradigme : Pour comprendre le monde d’aujourd’hui. s.l. : Le Livre de Poche, 2006. p. 410. 978-2253082910.

Yvorel, Jean-Jacques. 2004. Anne-Emmanuelle Demartini, L’Affaire Lacenaire, Paris, Éditions Aubier, 2001, 430 p. Revue d’histoire du XIXe siècle. 2004, 28. [En ligne], mis en ligne le 19 juin 2005. URL : http://rh19.revues.org/index641.html. Consulté le 09 janvier 2012.

17
Avr 15

traces dans la neige

Pour répondre à la question « qu’est-ce qu’un ego-document », il convient, certes, d’en établir une définition à partir de ses deux composantes pour tenter de définir un champ de recherche, mais surtout, à mon sens, d’en identifier les intentions initiales et la portée prévue par l’auteur. En effet, qu’a-t-on dit lorsque l’on combine la définition du « document » du dictionnaire de la langue française d’Émile Littré « Chose qui enseigne ou renseigne » et celle « d’ego » du dictionnaire Larousse « Nom donné au moi conçu comme ‘sujet personnel’ » ?

Un plan en 4 articles

Plutôt que de vous proposer des prolégomènes sur le document et sur l’ego, mon parti pris est d’inclure dans le périmètre de l’ego-document, aussi bien les documents écrits par soi que les documents écrits à propos de soi. Dans mon champ de recherche, l’autobiographie ne peut en effet pas s’opposer à la biographie puisqu’il s’agit bien de choses qui enseignent ou renseignent sur le moi comme sujet personnel.

Après cet article, qui sert d’intro et de teasing, je vais publier à partir de lundi prochain un article par jour et finir par ma conclusion. Ce sera mon ego-document de la semaine, publié sur un blog (un ego-document) dont le nom de domaine est une orthèse cognitive.

Dans ce premier article je vais tenter de définir l’ego-document à partir de ce qu’il n’est pas. A partir du rôle social des documents qui renseignent sur un individu, je tâcherais de comprendre dans quelle mesure les documents produits par l’autre, peuvent réellement nous renseigner sur le moi de quelqu’un, qu’il s’agisse d’une commande ou d’une initiative de « l’autre ».

Bien que les ego-document aient toujours existé, les traces des mains sur les murs de la grotte de Lascaux en sont une preuve tangible, il y a un moment ou l’intention de la production de l’ego-document a changé. D’un document à valeur et portée historique ou théologique, l’ego-document s’est transformé avec les Confessions de Rousseau en hymne à la subjectivité individualiste. Ce deuxième article est consacrée à la compréhension de cette bascule.

Je m’intéresserais, dans ce troisième article, aux documents produits par soi avec deux finalités possibles : ceux écrits pour soi et ceux écrit pour les autres. Cette partie traitera exclusivement des documents écrits et plus particulièrement des écrits du for intérieur, notamment les journaux intimes et les correspondances.

Enfin, dans ce quatrième article, je vais étudier la place des ego-documents dans nos sociétés à l’heure du numérique. Ont-ils toujours le même rôle social ou bien sont-ils devenus, par effet de mode ou par mutations des technologies, des orthèses cognitives ?

04
Mar 13

Histoire d'Internet : les pairs fondateurs

Histoire et hypertextualité

A travers les pensées, idées et travaux de trois hommes, nous allons démontrer que « l’esprit » web, que l’on peut qualifier de communautaire, international, interculturel, n’est pas du tout né avec la génération X, ne s’est pas du tout révélé avec la génération Y mais possède une philosophie, une logique et une conception héritée à la fois du monde de la documentation du début du siècle, de la pensée scientifique de la seconde guerre mondiale et de la contre-culture américaine des années soixantes.

La philosophie du web

histoire d'internet : l'influence des bibliothèquesEn 1934, dans son traité de documentation, Paul Otlet imaginait déjà « des œuvres classiques ou de grande actualité photographiées et mises “en débit constant” dans les annexes des bibliothèques. Chacun pourrait ainsi, à volonté et de loin, obtenir la lecture désirée. » C’est bien ce que propose les médiathèques quelque soixante-dix ans plus tard.

On retrouve ici une des idées fondamentales du réseau Internet et de son usage principal, le web : rendre accessible des contenus au plus grand nombre et à distance. Pour Paul Otlet « Le Réseau, de quelque manière que ce soit, doit relier les uns aux autres, les centres producteurs, distributeurs, utilisateurs, de toute spécialisation et de tout lieu. » Déjà cette vision s’affranchissait des frontières et des cultures.

Le réseau de données, l’approche scientifique et rigoureuse

Mathématicien et physicien américain, Vannevar Bush (1890 – 1974) est un visionnaire de la circulation de l’information. Gestionnaire de la recherche scientifique pendant la seconde guerre mondiale, il participe notamment au « Manhattan Project ». Il conçoit le Memex, un appareil qui offre la possibilité à son utilisateur, de créer des liens entre deux documents, d’annoter son parcours de lecture et de conserver la trace de son cheminement. Dans son article publié en juillet 1945 dans le journal « The Atlantic », Vannevar Bush est clairement précurseur de l’ordinateur personnel : « Imaginons un appareil de l’avenir à usage individuel, une sorte de classeur et de bibliothèque personnels et mécaniques. […] Un memex, c’est un appareil dans lequel une personne stocke tous ses livres, ses archives et sa correspondance, et qui est mécanisé de façon à permettre la consultation à une vitesse énorme et avec une grande souplesse. Il s’agit d’un supplément agrandi et intime de sa mémoire. »

On retrouve aussi dans ces idées ce qui fait l’intérêt et l’attractivité des systèmes de gestion des signets aujourd’hui, tels que Pearltrees, Diigo, ou anciennement Delicious. Déjà pour Vannevar Bush, il s’agit d’une orthèse cognitive, une extension de sa mémoire.

 histoire d'internet : le mémex

L’hypertextualité littéraire et utopiste

histoire d'internet : xanadu, le projet précuseur de wikipédiaChercheur en sciences humaines et en littérature, Ted Nelson invente en 1965 le terme HyperText, pour désigner « une écriture-lecture non-linéaire donnant à l’utilisateur une liberté de mouvement ». Il est également à l’origine de l’utopiste projet de la bibliothèque universelle, le projet Xanadu, « horizon absolu de l’hypertexte ». La vision de Ted Nelson est à l’origine du mythe « d’Internet pour tous », capable de briser les chaînes, d’abolir les distances et de rendre les savoirs accessible à tous. Pour autant, au-delà du mythe, le projet Wikipédia en est un héritage concret et les phénomènes du « Printemps Arabe » de 2011 se sont largement appuyés sur les sciences de l’information et de la communication et les technologies afférentes pour appuyer des mouvements sociaux et politiques de grandes ampleurs.

Concocté à partir du mémoire de recherche « Évaluer l’information sur le web, peut-on arriver à une pertinence sociocognitive satisfaisante ?« .

Qui suis-je ?

guillaume-nicolas meyer

Bienvenue sur mon blog. Je m'appelle Guillaume-Nicolas Meyer, j'ai 42 ans, je suis marié, papa de quatre enfants, et je suis un Knowledge Manager curieux et polymathe . Chercheur en sciences humaines et sociales, doctorant en sciences de gestion, je m'intéresse également aux sciences cognitives et à l'environnement. Après la région parisienne, la Bretagne et l'Alsace, je suis actuellement basé en Poitou-Charentes, France.

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