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21
Avr 15

Saint Augustin

Quand l’évêque d’Hippone commence à écrire ses Confessions en 397, il les bâtit sur le principe du rite chrétien de la confession, et on assiste plus à la quête d’une âme tournée vers Dieu qu’au récit de la vie d’un homme. « On a ici une autobiographie à deux voix, à travers un long dialogue avec Dieu. » (Bakhouche, 2009)

« La maison de mon âme est étroite pour vous recevoir, élargissez-la. Elle tombe en ruines, réparez-la. Çà et là elle blesse vos yeux, je l’avoue et le sais; mais qui la balayera ? A quel autre que vous crierai- je : ‘Purifiez-moi de mes secrètes souillures, Seigneur, et n’imputez pas celles d’autrui à votre serviteur ? » (Saint-Augustin, 1993)

Ces Confessions, qui n’appartiennent à aucun genre littéraire, vont pourtant canaliser le principe de l’autobiographie puisque les auteurs européens au cours des siècles suivant, vont rédiger leurs écrits en s’efforçant de se montrer sous un jour « chrétien ».

Jean-Jacques et Stéphane Rousseau

Ce sont d’autres confessions, celle de Jean-Jacques Rousseau, quelques quatorze siècles plus tard, qui bousculent le genre. Loin de la quête spirituelle de Saint Augustin, Rousseau prétend justifier ses « pêchés » en donnant à ses « aveux » des dimensions excessives. Au-delà de son désir, très chrétien finalement, d’être absous, Rousseau cherche à dresser un nouveau portrait de l’homme. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi. (Rousseau, 2009)

Depuis Rousseau, l’autobiographie cesse d’être un document pour l’historien et un enseignement pour la postérité ; elle cesse d’être un exemple édifiant, pour devenir un « ego-document » de la subjectivité individualiste moderne, lieu privilégié de l’affirmation et de l’élucidation du sentiment d’identité. (Rider, 2003)

Stéphane Rousseau, comique québécois, reprend à son compte le principe de son homonyme, en intitulant son spectacle « Les Confessions de Rousseau [1] », dont la tournée en France a commencé les 21, 22 et 23 octobre 2011 à l’Olympia ! L’artiste a composé son « one man show » autour de sa personnalité, il y parle de la mort de son père et y dévoile son intimité avec toute la distance que le rire peut lui permettre. Son spectacle est bien un ego-document, il renseigne sur le Moi de Stéphane Rousseau.

Mais quelle est la véritable portée de ce document vivant, de ce témoignage de soi, même mis en scène et répété ?

Quand les artistes s’expriment

Quand Brassens, chante sa « Supplique pour être enterré à la plage de Sète », on est bien en présence d’un ego-document délibérément rendu public. L’auteur crée un document car, selon lui, « on n’écrit pas une chanson pour être entendue, on l’écrit pour être réentendue. » (Garitte, 2011) L’ego-document est alors employé pour donner plus de force à ses propos. L’histoire prouve qu’il a bien été entendu puisque la municipalité de Sète a depuis planté un pin parasol au cimetière du Py, où Brassens est enterré.

Pris entre le désir d’authenticité et la façade sociale que l’artiste souhaite généralement conserver, tous les grands peintres se sont un jour essayés à l’ego-document qu’est l’autoportrait : Albrecht Dürer, Rembrandt, Vincent Van Gogh, et bien d’autres. L’autoportrait du peintre est une introspection offerte aux autres, pourtant ce document renseigne de façon toute relative sur le « moi » du peintre puisque c’est lui qui choisit l’image qui le représente. Quand Raphaël [2] ou Diégo Vélasquez [3] s’adonne à l’exercice, ils se servent de leur autoportrait pour bien montrer qu’ils sont des peintres officiels à la cour des rois. L’ego-document sert alors de curriculum vitae, de carte de visite, de preuve. Vincent Van Gogh écrira à son frère Théo en 1889 : « On dit – et je le crois volontiers – qu’il est difficile de se connaître soi-même, mais il n’est pas aisé non plus de se peindre soi-même. »

Bibliographie et Notes

[1] http://www.youtube.com/watch?v=ATkuXjWzdBo&feature=channel_video_title
[2] Raphaël (1483-1520)  l’Ecole d’Athènes 1509-1512-1511 Fresque, Rome (Vatican)  770 x 440 cm
[3] Diego Vélasquez (1599 – 1660) : « les ménines ou la famille de Philippe IV »   1656  318 x 276 cm  musée du Prado, Madrid

Bakhouche, Béatrice. 2009. La conversion de saint Augustin : modèle paradigmatique ou exemple atypique ? s.l. : Cahiers d’études du religieux. Recherches interdisciplinaires., 2009. Vol. 6, [En ligne], mis en ligne le 17 septembre 2009, consulté le 26 décembre 2011. URL : http://cerri.revues.org/520.

Rider, Jacques Le. 2003. L’autobiographie en question : Herder, juge des Confessions de Rousseau. s.l. : Revue germanique internationale, 2003. [en ligne], http://rgi.revues.org/973, consulté le 19 décembre 2011.

Rousseau, Jean-Jacques. 2009. Les Confessions. s.l. : Gallimard, 2009. p. 858. 978-2070399697.

Saint-Augustin. 1993. Les Confessions. s.l. : Flammarion, 1993. p. 380. Livre premier, Ps XVIII, 13-14. 978-2080700216.

26
Mar 13

lire sur le web - eyetracking, lecture en F

lire sur le web - une nouvelle compétence cognitiveL’écriture n’a été inventée qu’il y a environ 5 400 ans et son accès était, jusqu’à très récemment, réservé à une élite intellectuelle. C’est pourquoi le Professeur Stanislas Dehaene affirme que « le cerveau humain ne peut donc en aucun cas avoir fait l’objet d’une pression sélective, au cours de son évolution, pour en faciliter l’apprentissage. » (Dehaene, 2008) Lire sur le web, au contraire, est accessible à tous (on laisse de côté la fracture numérique existante, le temps de l’article).

Lire est donc une « nouvelle » compétence cognitive et n’a pas toujours eu la signification qu’on lui prête aujourd’hui. Saint Augustin, à la fin du IVe siècle, trouve étrange que son maître, Saint Ambroise, pratique la lecture à voix basse, la lecture étant à cette époque, essentiellement pratiquée à voix haute. Pour les humanistes de la Renaissance, la lecture est un entretien avec des grands hommes et non pas un processus d’amélioration de ses connaissances. Descartes disait à ce sujet : « La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs. »

Mais lire sur le web, c’est avant tout lire un hypermédia et notre « nouvelle » compétence cognitive n’a peut-être pas encore fait le lien entre nos différentes ressources cognitives et ce nouvel enjeu.

Pour définir un critère de lisibilité d’une page sur le web, il convient de tenir compte de deux dimensions : d’une part l’aspect matériel, visuel, d’une page et d’autre part la lisibilité cognitive.

Lisibilité visuelle

lire sur le web - lisibilité visuelleNous sommes habitués à lire sur papier et nous avons acquis des réflexes de lecture qui sont difficilement transposables lors de la lecture sur écran. De plus, nos caractéristiques physiologiques ne nous permettent pas de lire à l’écran comme sur papier. Ainsi la lecture à l’écran est en général plus lente de 25% par rapport à la lecture papier. La lecture à l’écran entraîne également une fatigue visuelle importante due à la luminosité du support.

Le Professeur Dehaene nous explique que les traits universels des écritures présentent tous dans la fovéa de la rétine, une haute densité de traits hautement contrastés (typiquement noir sur blanc). D’où le fait que les sites web proposant une altération du contraste soient déclarés moins lisibles par leurs utilisateurs. Cela perturbe clairement notre lecture, mobilise plus de ressource cognitive et amoindrit le confort visuel.

Lisibilité cognitive

lire sur le web - eyetracking, lecture en FLa lisibilité cognitive représente l’effort de mobilisation de ressources cognitives pour la lecture d’une page web.

Tout d’abord, il convient de rappeler qu’on ne lit pas sur le web comme dans d’autre espace de lecture. Selon l’étude de Jakob Nielsen , 79% des lecteurs sur le web utilisent une lecture de type balayage. Le lecteur survole le texte à la recherche d’informations, lit par groupe de mots et passe d’un groupe à un autre, afin d’essayer d’assimiler le plus d’information possible tout en mobilisant le moins de ressources cognitives possibles. À peine 16% des lecteurs sur le web auraient une lecture mot à mot.

Nielsen démontre également dans son étude que la lecture sur le web est modulaire et correspond à un schéma de lecture en forme de F. Notre œil balaye l’ensemble de la page, puis il est attiré par les titres, les images, les encadrés, menus, et publicité bien sûr. Finalement, est-ce que notre « nouvelle » compétence cognitive qu’est la lecture ne s’est pas déjà adaptée à ce média ?

Quand les neurones s’en mêlent

Les mécanismes d’évaluation de l’information se jouent dans la plus fantastique des « machines » traitant de l’information en permanence, le cerveau. Les actes de notre quotidien sur le web comme s’installer confortablement dans son fauteuil et positionner son clavier, saisir une requête dans un moteur de recherche sur une destination idyllique, apprécier les photos que propose l’interface, sont fait le plus souvent sans y penser. Ils sont devenus des actes banals, au même titre que feuilleter un livre. Pourtant, ces actes que l’on peut qualifier d’élémentaires, « impliquent en réalité au niveau neurophysiologique une cascade d’opérations allant des plus élémentaires à des mécanismes opérant à grande échelle (du point de vue du système nerveux), au travers de multiples relais. » (Lalanne, 2005)

Même si nous sommes encore loin d’avoir compris tous les mécanismes fonctionnels opérants dans le cerveau, les trente dernières années ont permis des avancées considérables, que ce soit avec les neurosciences ou la psychologie cognitive expérimentale.

Évaluer l’information sur le web modifie notre cerveau

lire sur le web - utilisation neuronaleLe docteur Gary Small et son équipe de l’Université de Californie à Los Angeles ont publiés en 2008, dans l’American Journal of Geriatric Psychiatry les résultats de leur étude portant sur la mesure des fonctions cérébrales lors de recherches effectuées sur le web. Le résultat de ces études nous permet d’affirmer d’un point de vue clinique que l’évaluation d’une information sur le web est bien une activité cognitive très élaborée. Nous mobilisons pour ce faire les centres clés du cerveau qui contrôlent le processus de décision et de raisonnement complexe.

 « Notre découverte la plus frappante a été que les sujets faisant des recherches sur Internet ont paru mobiliser davantage de circuits neuronaux qui ne sont pas stimulés par la lecture, mais seulement chez ceux ayant une expérience de recherche sur Internet. » — Dc Gary Small, UCLA, 2008 .

Pour autant cette étude à une limite. Il existe en effet deux types de lecture : la lecture savante et la lecture privée. Si on oppose une recherche sur le web à une lecture, encore faudrait-il qu’il s’agisse d’une lecture savante, pendant laquelle le lecteur est beaucoup plus actif que lorsqu’il lit un roman. Pour être tout à fait objectif, il conviendrait de compléter ces observations par d’autres dans laquelle on comparerait un épisode de lecture plaisir et un épisode de lecture savante sur les deux types de support. On pourrait surement alors constater non seulement des écarts entre les supports mais également entre les types de lecture.

Ce n’est surement pas pour rien que déjà Cicéron opposait ceux qui aiment lire pour le voluptas de la lecture, et ceux qui lisent pour son utilitas (Cicéron, De Fin., V, 2).

Sources :

 

Concocté à partir du mémoire de recherche « Évaluer l’information sur le web, peut-on arriver à une pertinence sociocognitive satisfaisante ? ».

PS : j’ai piqué le titre à Mallarmé.

Qui suis-je ?

guillaume-nicolas meyer

Bienvenue sur mon blog. Je m'appelle Guillaume-Nicolas Meyer, j'ai 44 ans, je suis marié, papa de quatre enfants, et je suis un Knowledge Manager curieux et polymathe. Manager en Ressources Humaines, je suis également chercheur en sciences humaines et sociales, et doctorant en sciences de gestion. Je m'intéresse également aux sciences cognitives et à l'environnement. Après la région parisienne, la Bretagne et l'Alsace, je suis actuellement basé en Poitou-Charentes, France.

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