Articles liés au mot-clé ‘ego-document’

24
Avr 15

Je vous propose ici une conclusion à ces 5 articles sur les ego-documents:

« Les historiens français, et avec eux leurs collèges de sciences humaines – sociologues, anthropologues et linguistes surtout -, ont redécouvert assez récemment les richesses offertes par ces ‘ego-documents’ ». (Bardet, et al., 2010) Et l’intérêt scientifique pour les ego-documents est depuis allez croissant et ne s’est jamais démenti puisqu’en 2002, le colloque international de Montpellier s’inscrivait dans une série de rencontres initiées par un réseau scientifique pour l’étude de la communication dans l’Europe moderne, notamment celle des correspondances et autres écrits du for privé. (Monnier, 2003)

Ce qui apparaît évident, c’est que l’ego-document, de par sa na nature, est un mode de communication qui échappe à la censure. Moins codifié, non public (dans sa forme ou dans son intention), l’ego-document franchit les frontières et ouvre sur une sociabilité sans limites. Les carnets de voyages notamment sont emblématiques du rôle scientifique que joue les ego-documents, ils renseignent sur la géographie, la biologie, la philosophie, l’histoire, le niveau technologique de l’Autre. La précision des récits de Marco Polo, de ses itinéraires et des paysages qu’il a vu a permis l’élaboration de cartes du monde plus exactes et la circulation d’avancées scientifiques.

Chaque angle disciplinaire mériterait une recherche dédiée aux ego-documents. On pourrait s’intéresser en  sciences politiques, à l’ego-document en tant qu’élément constitutif des libertés individuelles et sociétales. En psychologie, où l’on peut effectivement « considérer la narration comme un acte par lequel le sujet construit et confirme son identité : narro, ergo sum ». (Bres, 1994) En médecine, quand on sait que « Le récit de soi permet au sujet âgé de continuer à être quelqu’un, de se comprendre lui-même et de se valoriser. » (Comet, et al., 2008)

L’ego-document comme thérapie, comme matière à un contre-pouvoir, comme accélérateur scientifique, comme témoin social, comme indicateur du mal être au travail, comme lieu de construction de son « moi »… L’ego-document, artefact de la mémoire, ne participe-t-il pas aux pratiques culturelles visant à façonner les mémoires pour en améliorer les performances ?  En ce sens, n’est-il pas légitime de penser que les ego-documents sont en fait des constituants majeurs de la mémoire collective d’une société ? On pourrait penser qu’ils ne font pas partie de l’ensemble des contenus mémoriels supposés commun aux membres d’un groupe, mais les systèmes d’interrelations des mémoires individuelles sont bien à la base de ce qu’on appelle la mémoire collective.

Dès lors, il me apparaît difficile, voire impossible, de proposer une définition pérenne de ce type de document qui nous enseigne ou renseigne sur le « Moi » depuis que l’Homme crée des documents…

A bon entendeur, salut 😉

Bibliographie et Notes

Bardet, Jean-Pierre, Arnoul, Elisabeth et Ruggiu, François-Joseph, [éd.]. 2010. Les Écrits du for privé en Europe, du Moyen Âge à l’époque contemporaine Enquêtes, analyses, publications. s.l. : Presses universitaires de Bordeaux, 2010. p. 658. collection « Mémoires vives ». 978-2-86781-560-7.

Bres, Jacques. 1994. La Narrativité. s.l. : Duculot Louvain, 1994. p. 201. 978-2801110768.

Comet, Georges, Lejeune, Antoine et Maury-Rouan, Claire. 2008. Mémoire individuelle, mémoire collective et histoire. s.l. : Edition Solal, 2008. p. 215. 978-2-35327-040-8.

Monnier, Raymonde. 2003. Les Ego-documents à l’heure de l’électronique. Nouvelles approches des espaces et réseaux relationnels. [éd.] Pierre-Yves Beaurepaire et Dominique Taurisson (dir.). Annales historiques de la Révolution française. Montpellier : Publications de Montpellier III, 2003. p. 553. [en ligne], 343 | janvier-mars 2006, mis en ligne le 17 novembre 2008, http://ahrf.revues.org/10362, consulté le 20 décembre 2011. 2-84269-594-1.

23
Avr 15

Nous nous interrogeons pour savoir si la fréquence d’un écrit du for intérieur, parfois extrêmement élevée comme la correspondance de Madame de Sévigné n’est pas plus qu’un simple acte de communication, mais bien une exégèse du « Moi », ou bien si la quantité de cette exégèse, comme les dix livres écrit par Carlos Castaneda ne constituerait pas alors une orthèse cognitive.

Loana, Jean-Édouard et Pierre-François

Quand on pense à la virtualisation de l’individu et à sa transformation en document, on est tenté d’imputer cela aux premiers épisodes de « Loft Story[1] ». Mais la télé-réalité n’est pas à l’origine de ce phénomène que l’on peut observer avec l’apparition de l’auteur romantique entre le 18ème et le 19ème siècle.  Parmi ces auteurs, on trouve un criminel, Pierre-François Lacenaire.  « De son procès à sa mort sur l’échafaud en janvier 1836, ce dandy criminel, poète à ses heures, ne cesse de se mettre en scène. Objet de fascination et de scandale, il subvertit le théâtre judiciaire, détourne la règle du jeu. » (Yvorel, 2004) Et si Pierre-François fascine autant la haute société de l’époque, c’est parce qu’il en fait partie. Après avoir écrit en prison une ballade qui le rend célèbre « Pétition d’un voleur à un roi, son voisin », il devient journaliste, puis, reconnu coupable d’assassinat, il écrit ses  « Mémoires et révélations ».

Alors certes, Loana et la diffusion massive de son Moi a considérablement amplifié le phénomène de virtualisation de l’individu, mais elle n’en est pas à l’origine. Or, si on accepte que « La décomposition des ensembles sociaux et culturels fermés sur eux-mêmes (…) libère un rapport à soi-même, une conscience de liberté et de responsabilité qui était prisonnière des mécanismes institutionnels dont le rôle était d’imposer à tous des valeurs, des normes, des formes d’autorité et l’ensemble de nos représentations sociales » (Touraine, 2006), on ne peut que constater le glissement de concept qui s’effectue depuis ave le passage de l’autorité à la popularité. (Le Deuff, 2006)

Quand Sénèque s’en prend aux blogs des autopseustes [2]

Ce glissement est on ne peut plus mis en évidence sur les blogs personnels. Pourtant déjà Sénèque nous mettait en garde. À titre d’exemple, Foucault (1983, repris dans 1994, vol. IV, p. 416) cite Saint Athanase, évêque d’Alexandrie au 4e siècle : « On ne forniquerait pas devant témoins. De même, écrivant nos pensées comme si nous devions nous les communiquer mutuellement, nous nous garderons mieux des pensées impures par honte de les avoir connues. Que l’écriture remplace les regards des compagnons d’ascèse : rougissant d’écrire autant que d’être vus, gardons-nous de toute pensée mauvaise. »

Blogs et réseaux sociaux nous obligent à gérer aujourd’hui notre identité numérique, c’est à dire à contrôler plus ou moins laborieusement nos archives, et font de tout un chacun un auteur romantique aux petits pieds, virtuellement un document, en déplaçant les frontières entre les traces de notre vie privée et celles de notre vie publique. (Salaun, 2010)

Mes écritures de soi sur le mur, Facebook comme orthèse cognitive

L’ego-document numérique par excellence est partagé avec 800 millions d’utilisateurs, il s’agit du mur Facebook de sa page personnelle. Véritable orthèse cognitive, sa nature même « je m’expose moi, délibérément, aux autres » en fait la parfaite articulation entre la sphère privée, intime, et la sphère publique, extime. Mark Zuckerberg annonce 32 milliards [3] de publications quotidiennes sur Facebook en 2014 et on est tenté de le croire quand on sait que l’entreprise « Facebook », bientôt cotée en bourse, rassemble 11,4% de la population mondiale et que le temps cumulé que tout ce petit monde passe sur la plate-forme sociale représente plus d’un million d’années… par mois ! [4]

Il s’agit du plus grand rassemblement d’ego-documents jamais organisé dans l’histoire de l’humanité. Et, bien que la firme s’en défendent, les données de soi se monnayent, sont une source de pouvoir, que ce soit au travers de publicités ultra ciblées, géolocalisées, contextualisées, ou bien, comme on l’a vu pendant le « Printemps Arabe », pour traquer des personnes physiques et les empêcher d’utiliser ce média qui contournait la censure locale.

Alors la question scientifique qui apparaît constituer aujourd’hui la modélisation adéquate de notre problème sociétal d’orientation est la suivante : « quels sont les facteurs et les processus (notamment) psychologiques, universels et particuliers (particuliers : c’est-à-dire propre à ce sujet situé hic et nunc), aux fondements de la construction de soi tout au long de la vie ? » (Guichard, 2004) Malheureusement, nous n’avons pas tous les mêmes valeurs pour la construction de notre Moi, ou du leur. C’est ainsi que Marc Zuckerberg  spécule sur la vie privée pour mieux la vendre « En tant qu’adultes, nous pensons que notre maison est un espace privé… Pour les jeunes, ce n’est pas le cas. Ils ne peuvent pas contrôler qui entre ou sort de leur chambre. Pour eux, le monde en ligne est davantage privé, parce qu’ils ont davantage de contrôle sur ce qui s’y passe. » (Pour le fondateur de Facebook, la protection de la vie privée n’est plus la norme, 2010)

Les traces de Moi

Le problème c’est que tous ces renseignements, ces tags, nos statistiques de fréquentation, nos recherches, nos sites préférés, nos « j’aime », sont autant de petits bouts de Moi que l’on sème sur les réseaux numériques, sciemment ou inconsciemment, autant d’ego-documents directs et indirects. « Les métadonnées ne servent pas qu’à décrire des documents. Elles constituent des supports bien plus complexes qu’une notice descriptive de catalogue. Elles décrivent tout autant l’auteur des métadonnées que le document indexé par le biais de redocumentarisations (Pedauque, 2007). » (Le Deuff, 2011)

Autrement dit, dis-moi comment tu tag, je te dirai qui tu es.

Quand Gabriel Tarde écrivait en 1890 qu’il « pourra venir un moment où, de chaque fait social en train de s’accomplir, il s’échappera pour ainsi dire automatiquement un chiffre, lequel ira immédiatement prendre son rang sur les registres de la statistique (Tarde, 1890, 192) » (Rieder, 2010), il ne pensait sûrement pas à la mesure de son « autorité » par des mélanges savants de statistiques.

Ce que propose Klout [5], et c’est le dernier élément que nous présenterons dans notre recherche, c’est d’estimer, d’évaluer, de mesure votre influence en ligne. Pour plagier la formule d’Olivier Ertzscheid, « L’homme devient ainsi un ego-document comme les autres » (Ertzscheid, 2009).

Bibliographie et Notes

[1] Émission de télévision de téléréalité diffusée sur la chaîne M6 du 26 avril 2001 au 5 juillet 2001.
[2] Autopseustes (autopseusten) est ici utilisé dans le sens « qui ment sur lui-même », emprunté à Friedrich Schlegel dans ses « Fragments de l’Athenaüm » (Schlegel, 1978).
[3] http://www.passion-net.fr/32-milliards-de-publications-quotidiennes-sur-facebook-en-2014/
[4] http://www.toutfacebook.fr/statistique-1-million-annees-passees-sur-facebook-par-mois/
[5] http://www.klout.com

Pour le fondateur de Facebook, la protection de la vie privée n’est plus la norme. Zuckerberg, Mark. 2010. s.l. : Le Monde, 11 01 2010. [en ligne], consulté le 8 janvier 2012, http://www.lemonde.fr/technologies/article/2010/01/11/pour-le-fondateur-de-facebook-la-protection-de-la-vie-privee-n-est-plus-la-norme_1289944_651865.html.

Ertzscheid, Olivier. 2009. L’homme est un document comme les autres : du World Wide Web au World Life Web. Hermès. 2009, 53. [en ligne], http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00377457/en/, consulté le 08 janvier 2012.

Foucault, Michel. 1983. L’écriture de soi. 1983. Vol. Dits et écrits – tome 2, page 1237.

Guichard, Jean. 2004. Se faire soi. L’orientation scolaire et professionnelle. 2004, 33/4. [En ligne], mis en ligne le 28 septembre 2009, Consulté le 09 janvier 2012. URL : http://osp.revues.org/index226.html.

Le Deuff, Olivier. 2006. Autorité et pertinence vs popularité et mutations institutionnelle sinfluence : réseaux sociaux sur Internet et. [Archive Ouverte en Sciences de l’Information et de la Communication] 2006. [en ligne], http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00122603_v1/, consulté le 09 janvier 2012.

Le Deuff, Olivier. 2011. Contrôle des métadonnées et contrôle de soi. Études de communication. 2011, 36. [En ligne], mis en ligne le 01 juin 2013. URL : http://edc.revues.org/index2588.html. Consulté le 09 janvier 2012.

Rieder, Bernhard. 2010. Pratiques informationnelles et analyse des traces numériques : de la représentation à l’intervention. Études de communication. 2010, 35. [En ligne], mis en ligne le 01 décembre 2012. URL : http://edc.revues.org/index2249.html. Consulté le 09 janvier 2012.

Salaun, Jean-Michel. 2010. Suis-je un document ? Bloc-notes de Jean-Michel Salaün. [En ligne] 08 01 2010. [Citation : 09 01 2012.] http://blogues.ebsi.umontreal.ca/jms/index.php/post/2010/01/02/Suis-je-un-document?pub=0#pr.

Touraine, Alain. 2006. Un nouveau paradigme : Pour comprendre le monde d’aujourd’hui. s.l. : Le Livre de Poche, 2006. p. 410. 978-2253082910.

Yvorel, Jean-Jacques. 2004. Anne-Emmanuelle Demartini, L’Affaire Lacenaire, Paris, Éditions Aubier, 2001, 430 p. Revue d’histoire du XIXe siècle. 2004, 28. [En ligne], mis en ligne le 19 juin 2005. URL : http://rh19.revues.org/index641.html. Consulté le 09 janvier 2012.

22
Avr 15

photo de famille de l'ancien temps

Les écrits du for privé, « libri di famiglia »,  « selbstzeugnisse », regroupent tous les textes témoignant de la position personnelle d’un individu, tel que journaux intimes, carnets de voyages, autobiographies, mémoires, livres de famille, carnet de campagne, diaires [1], etc. Dans tous les cas, et même si l’individu n’est pas directement au centre de l’écrit (je décris ce que je vois), les écrits du for privé nous permettent de situer le « Moi » de l’auteur grâce aux jeux des descriptions qu’il fait des siens, de sa communauté, de ses rencontres.

On peut noter l’existence du Groupe de Recherches « Les écrits du for privé en France de la fin du Moyen Age à 1914 [2] », établi à l’Université de Paris-Sorbonne et dirigé par Jean-Pierre Bardet et François-Joseph Ruggiu, est donc de recenser et de décrire tous les textes appartenant à la grande famille des écrits du for privé qui se trouvent dans les collections des archives et des bibliothèques publiques en France.

Pour autant, ne nous y trompons pas, les écrits du for privé ne sont pas forcément récit de vérité. On  peut même attribuer l’art d’accommoder ses écrits au père de l’historiographie chinoise, Liu Zhiji 劉知幾 (661-721), « dont les Généralités sur l’histoire (Shitong 史通) contiennent un chapitre sur l’autobiographie. Liu Zhiji recommande de passer sous silence les écarts de conduite ou les insuffisances aussi bien de l’auteur que de ses ancêtres (lorsqu’il est amené à parler d’eux) et de « mettre en valeur les points où on excelle » (cheng qi suo zhang 稱其所長) » (Histoire de la Chine moderne, 2010). Les écrits du for privé ont donc une partie de fiction indéterminée et indéterminable.

Mais cette fictionnalisation de soi, c’est aussi celle de Flaubert avec sa fameuse formule « Madame Bovary, c’est moi », celle de Malraux : « ni vrai, ni faux, mais vécu » (Malraux, 1972),  jusqu’à Gide qui dit que : « les Mémoires ne sont jamais qu’à demi sincères, si grand que soit le souci de vérité : tout est toujours plus compliqué qu’on ne le dit. Peut-être même approche-t-on de plus près la vérité dans le roman » (Gide, 1973).

Anne Franck et Bridget Jones

Le journal intime, version « privée » des confessions est l’ego-document par excellence. Mais « Les journaux personnels constituent un ensemble très vaste, hétérogène, et présentent des difficultés éditoriales particulières. Écrits à la main, sur des supports plus ou moins bien conservés, ils sont malaisés à déchiffrer et à commenter, en raison de l’abondance des noms qu’ils comportent dans certains cas. » (Depretto, 2006)

Toutefois, ce qu’on pourrait penser être le propre d’un journal personnel, à savoir l’intimité, se confond parfois avec un ardent désir d’être lu. Dans les premières pages de son journal [3], Anne Franck précise qu’elle n’autorisera jamais personne à le lire, pourtant, vers la fin [4], elle souhaite détourner l’ego-document qu’elle écrit et envisage une diffusion : « Je veux vivre après ma mort à travers mes livres. » (Frank, 1977)

Dans un genre beaucoup plus léger, le « Journal de Bridget Jones [5] », est un roman (et une adaptation cinématographique) qui témoigne bien de la place des ego-document dans notre société. Ils nous permettent en effet de nous rendre dans le « moi » d’un autre. C’est d’ailleurs cet engouement pour le voyeurisme du « moi » de l’autre qui fait le succès des « tabloïds ». Les paparazzis, la faute aux ego-documents ?

Autobiographie, Mémoires ou récits ? (Yvorel, 2004)

« Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice: car c’est moi que je peins. Mes défauts s’y liront au vif, et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l’a permis. Que si j’eusse été entre ces nations qu’on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t’assure que je m’y fusse très volontiers peint tout entier, et tout nu. » (de Montaigne, 2002)

Si l’on retient la métaphore de Michel de Montaigne, écrire est une mise à nu. Mais Chateaubriand le prouve avec ses « Mémoires d’outre-tombe », rédigées pendant près de trente ans, c’est un exercice souvent entamé à la fin de sa vie et dont le regard, rétrospectif, peut engendrer bien des habillages de sa propre histoire.

En parlant de mise à nu, les romans [6] de Carlos Castaneda, à commencer par sa thèse doctorale « l’Herbe du Diable et la petite fumée » (Castaneda, 1977), sont difficiles à classer, car, au-delà de la polémique sur la partie fiction de son travail [7], on est en présence d’écrits scientifiques issus de carnets de recherche (en tout cas présentés comme tel). Quand dans les années 1960, les adeptes de la contre-culture découvrent les expériences émotionnelles profondes de l’étudiant en anthropologie à la recherche de son moi intérieur et les extases divines que lui décrit son mentor Don Juan, « Carlos Castaneda devient pour eux le pape du néo-chamanisme. » (Vazeilles, 2008).

Ma chère maman, je vous écris que nous sommes entrés dans Paris [8]

Si le principe d’une correspondance est immuable : « j’expose mon Moi à un tiers que je choisis », la mise à disposition à un public plus large est possible selon deux scenarii. Le premier, choisit par exemple par Françoise Dolto [9], est de décidé à un moment donné de rendre public (partiellement ou totalement) sa correspondance avec quelqu’un. Dans le cas de la psychanalyste, elle a pu supprimer ou modifier certaines lettres qu’elle avait envoyées à sa mère, ce qui en fait un ego-document orienté.

Le second scenario est la publication posthume. C’est le cas par exemple de la correspondance de Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné. Ses lettres, devenues publiques sans son consentement, sont toujours une référence littéraire incontournable. Le Littré contient 9667 entrées issues des 1500 lettres de la correspondance entres Madame de Sévigné et sa fille, mais aussi à son fils Charles, à son cousin Bussy-Rabutin, à ses amis Madame de Pomponne, le cardinal de Retz, La Rochefoucauld, Madame de La Fayette, Madame Scarron….

Bibliographie et Notes

[1] Journaux de bord des missionnaires
[2] http://www.ecritsduforprive.fr
[3] 1942
[4] 1944
[5] Bridget Jones’s Diary, Helen Fielding, 1996
[6] L’herbe du diable, la petite fumée, voir…
[7] Dès 1972, dans Psychology Today et le New York Times, l’écrivain Joyce Carol Oates doutait de la valeur ethnologique des premiers livres de Carlos Castaneda : «Pour moi, il ne fait pas l’ombre d’un doute que cette série de livres relève plus de l’art que d’un simple compte rendu d’observations ».
[8] Dans la chanson « Pelot d’Hennebont » du groupe « Tri Yann »
[9] « Françoise Dolto. Mère et fille. Une correspondance. 1913-1962 », Le petit Mercure, 2008.

Castaneda, Carlos. 1977. L’Herbe du diable et la petite fumée. s.l. : 10 X 18 , 1977. p. 259. 978-2264007254.

de Montaigne, Michel. 2002. Les Essais. s.l. : Arléa, 2002. p. 806. 978-2869595941.

Depretto, Catherine . 2006. Les journaux personnels de la période soviétique. Les Cahiers de Framespa. 2006, 2. [En ligne], mis en ligne le 03 mai 2010, consulté le 02 janvier 2012. URL : http://framespa.revues.org/68.

Frank, Anne. 1977. Journal d’ Anne Frank. [trad.] Philippe Noble et Isabelle Rosselin-Bobulesco. Nouvelle. s.l. : Le Livre de Poche, 1977. p. 415. Collection Littérature & Documents. 978-2253001270.

Histoire de la Chine moderne. Will, Pierre-Étienne. 2010. s.l. : L’annuaire du Collège de France, 2010. Vol. 109. [En ligne], mis en ligne le 24 juin 2010, Consulté le 07 janvier 2012. URL : http://annuaire-cdf.revues.org/203.

Gide, André. 1973. Si le grain ne meurt. s.l. : Gallimard, 1973. p. 371. 978-2070368754.

Vazeilles, Danièle . 2008. Connexions entre le néo-chamanisme et le néo-druidisme contemporains. Étude en anthropologie/ethnologie comparée. Cahiers d’études du religieux. Recherches interdisciplinaires. 2008, 3. [En ligne], mis en ligne le 04 juillet 2008, consulté le 07 janvier 2012. URL : http://cerri.revues.org/161.

Yvorel, Jean-Jacques. 2004. Anne-Emmanuelle Demartini, L’Affaire Lacenaire, Paris, Éditions Aubier, 2001, 430 p. Revue d’histoire du XIXe siècle. 2004, 28. [En ligne], mis en ligne le 19 juin 2005. URL : http://rh19.revues.org/index641.html. Consulté le 09 janvier 2012.

21
Avr 15

Saint Augustin

Quand l’évêque d’Hippone commence à écrire ses Confessions en 397, il les bâtit sur le principe du rite chrétien de la confession, et on assiste plus à la quête d’une âme tournée vers Dieu qu’au récit de la vie d’un homme. « On a ici une autobiographie à deux voix, à travers un long dialogue avec Dieu. » (Bakhouche, 2009)

« La maison de mon âme est étroite pour vous recevoir, élargissez-la. Elle tombe en ruines, réparez-la. Çà et là elle blesse vos yeux, je l’avoue et le sais; mais qui la balayera ? A quel autre que vous crierai- je : ‘Purifiez-moi de mes secrètes souillures, Seigneur, et n’imputez pas celles d’autrui à votre serviteur ? » (Saint-Augustin, 1993)

Ces Confessions, qui n’appartiennent à aucun genre littéraire, vont pourtant canaliser le principe de l’autobiographie puisque les auteurs européens au cours des siècles suivant, vont rédiger leurs écrits en s’efforçant de se montrer sous un jour « chrétien ».

Jean-Jacques et Stéphane Rousseau

Ce sont d’autres confessions, celle de Jean-Jacques Rousseau, quelques quatorze siècles plus tard, qui bousculent le genre. Loin de la quête spirituelle de Saint Augustin, Rousseau prétend justifier ses « pêchés » en donnant à ses « aveux » des dimensions excessives. Au-delà de son désir, très chrétien finalement, d’être absous, Rousseau cherche à dresser un nouveau portrait de l’homme. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi. (Rousseau, 2009)

Depuis Rousseau, l’autobiographie cesse d’être un document pour l’historien et un enseignement pour la postérité ; elle cesse d’être un exemple édifiant, pour devenir un « ego-document » de la subjectivité individualiste moderne, lieu privilégié de l’affirmation et de l’élucidation du sentiment d’identité. (Rider, 2003)

Stéphane Rousseau, comique québécois, reprend à son compte le principe de son homonyme, en intitulant son spectacle « Les Confessions de Rousseau [1] », dont la tournée en France a commencé les 21, 22 et 23 octobre 2011 à l’Olympia ! L’artiste a composé son « one man show » autour de sa personnalité, il y parle de la mort de son père et y dévoile son intimité avec toute la distance que le rire peut lui permettre. Son spectacle est bien un ego-document, il renseigne sur le Moi de Stéphane Rousseau.

Mais quelle est la véritable portée de ce document vivant, de ce témoignage de soi, même mis en scène et répété ?

Quand les artistes s’expriment

Quand Brassens, chante sa « Supplique pour être enterré à la plage de Sète », on est bien en présence d’un ego-document délibérément rendu public. L’auteur crée un document car, selon lui, « on n’écrit pas une chanson pour être entendue, on l’écrit pour être réentendue. » (Garitte, 2011) L’ego-document est alors employé pour donner plus de force à ses propos. L’histoire prouve qu’il a bien été entendu puisque la municipalité de Sète a depuis planté un pin parasol au cimetière du Py, où Brassens est enterré.

Pris entre le désir d’authenticité et la façade sociale que l’artiste souhaite généralement conserver, tous les grands peintres se sont un jour essayés à l’ego-document qu’est l’autoportrait : Albrecht Dürer, Rembrandt, Vincent Van Gogh, et bien d’autres. L’autoportrait du peintre est une introspection offerte aux autres, pourtant ce document renseigne de façon toute relative sur le « moi » du peintre puisque c’est lui qui choisit l’image qui le représente. Quand Raphaël [2] ou Diégo Vélasquez [3] s’adonne à l’exercice, ils se servent de leur autoportrait pour bien montrer qu’ils sont des peintres officiels à la cour des rois. L’ego-document sert alors de curriculum vitae, de carte de visite, de preuve. Vincent Van Gogh écrira à son frère Théo en 1889 : « On dit – et je le crois volontiers – qu’il est difficile de se connaître soi-même, mais il n’est pas aisé non plus de se peindre soi-même. »

Bibliographie et Notes

[1] http://www.youtube.com/watch?v=ATkuXjWzdBo&feature=channel_video_title
[2] Raphaël (1483-1520)  l’Ecole d’Athènes 1509-1512-1511 Fresque, Rome (Vatican)  770 x 440 cm
[3] Diego Vélasquez (1599 – 1660) : « les ménines ou la famille de Philippe IV »   1656  318 x 276 cm  musée du Prado, Madrid

Bakhouche, Béatrice. 2009. La conversion de saint Augustin : modèle paradigmatique ou exemple atypique ? s.l. : Cahiers d’études du religieux. Recherches interdisciplinaires., 2009. Vol. 6, [En ligne], mis en ligne le 17 septembre 2009, consulté le 26 décembre 2011. URL : http://cerri.revues.org/520.

Rider, Jacques Le. 2003. L’autobiographie en question : Herder, juge des Confessions de Rousseau. s.l. : Revue germanique internationale, 2003. [en ligne], http://rgi.revues.org/973, consulté le 19 décembre 2011.

Rousseau, Jean-Jacques. 2009. Les Confessions. s.l. : Gallimard, 2009. p. 858. 978-2070399697.

Saint-Augustin. 1993. Les Confessions. s.l. : Flammarion, 1993. p. 380. Livre premier, Ps XVIII, 13-14. 978-2080700216.

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Avr 15

Afin de définir l’ego-document en tant que document qui renseigne sur le Moi et pas seulement sur l’individu, il convient d’examiner tout ce qui s’approche de ce type de document mais qui n’en fait pas partie.

Les monuments à la gloire de

La Grande Pyramide de Gizeh[1], la plus ancienne des sept merveilles monde, d’après la liste d’Hérodote, témoigne-t-elle vraiment du « moi » de Khéops, pharaon de la IVème dynastie ? La plus grande et la plus parfaite des pyramides égyptiennes est-elle plus qu’une nécropole permettant au « ka » du pharaon de profiter de la vie éternelle dans un bâtiment construit selon sa volonté ?

Que dire des guerriers de Xi’an [2] de L’Empereur Qin ? Le premier empereur de ce qui deviendra la Chine était un homme qui s’impliquait dans toutes les affaires de son empire. Stratège capable de vaincre tous les autres royaumes, il est aussi l’édificateur de la Grande Muraille, d’une doctrine légiste, et même de la largeur des essieux des chariots pour optimiser le trafic sur les routes de ses royaumes. Ying Zheng, extrêmement impopulaire, aurait été victime de plusieurs tentatives d’assassinat, on comprend mieux pourquoi il a pris soin d’enterrer, en plus de ses légions (environ 8000 soldats), presque tout ce qui composait sa vie de tous les jours. On a en effet retrouvé sur le site des statues de fonctionnaires civils, des jardins botaniques, et même des oies en bronze grandeur nature. Le palais souterrain de l’empereur, s’étalant sur 56 km², est-il un ego-document ?

Les hypomnemata

« Les hypomnemata, au sens technique, pouvait être des livres de compte, des registres publics, des carnets individuels servant d’aide-mémoire. » (Foucault, 1983)

Deux mille ans avant J.C., à l’époque de la civilisation minoenne [3], une administration complexe se met en place dans les palais qui concentrent le pouvoir (Cnossos, Phaistos, Mallia). Les scribes utilisent des tablettes d’argile crue comme livre de compte, et y inscrivent les denrées des magasins des palais. La gestion des biens, du patrimoine, les recettes et les dépenses d’une famille, ont permis aux historiens de retracer l’économie d’une région, voire d’une nation, de mettre en évidence des routes commerciales grâce à la traçabilité des interactions avec les marchands étrangers et donc de construire le réseau social d’une ville. Ils ressemblent, par extension, aux ego-documents car ils identifient la place d’un individu dans la société, dans la cité, ce qui permet, pour partie, de renseigner sur le Moi.

Vies parallèles des hommes illustres

Plutarque, avec ses « Vies parallèles des hommes illustres » est sans conteste le grand maître de la biographie comparée, pour autant, avoir été pendant trente ans un prête d’Apollon à Delphes (Jaillard, 2007) fait de lui un auteur plus moraliste qu’historien fidèle. Mais Plutarque nous apprend une chose essentielle sur le rôle que peuvent jouer les ego-document : « Je n’écris pas des histoires mais des Vies; d’ailleurs ce n’est pas toujours dans les actions les plus éclatantes que se montrent davantage les vertus et les vices des hommes. Une action ordinaire, une parole, un badinage font souvent mieux connaître le caractère d’un homme que les batailles sanglantes, des sièges et des actions mémorables. » (Dufresne, 1994)

Ce que disent les autres d’un individu peuvent donc, d’après Plutarque, nous renseigner sur son Moi.

Libri memoriales, des sous, et le buste de Voltaire

Les remarquables « libri memoriales » de la bibliothèque du couvent de Saint-Gall [4] nous permettent de comprendre la portée de ces « garde-mémoires », contenant des listes de noms. Jusqu’au début du neuvième siècle, ils maintenaient le souvenir des clercs et personnages importants à travers les prières des moines. « Pendant le haut Moyen Âge, l’échange de reliques obéissait à des préoccupations qui dépassaient le plan spirituel pour renforcer des relations sociales, familiales et politiques. » (Bertrand, et al., 2006)

Quand on fait frapper des pièces de monnaies à son effigie, est-ce encore une opération économique ou politique ? Les pièces de monnaie à l’effigie d’un roi ou d’un puissant ne nous renseignent-t-elles pas sur le moi de ces individus ? Ne s’agit-il pas de la projection et de la diffusion de son ego dans le temps (le métal perdure) et l’espace (les pièces circulent) ?

Lorsque Jean-Antoine Houdon réalise à Paris, en 1778, le portrait de Voltaire et qu’il grave dans le marbre (littéralement) son célèbre rictus « voltairien », l’artiste rend-il hommage au symbole de l’esprit de la France au Siècle des Lumières où nous renseigne-t-il sur l’homme. Les deux assurément. Son fameux portrait, dont les répliques sont aujourd’hui légion, reflète bien l’intelligence du grand homme, il semble même que Voltaire s’apprête à intervenir dans le vif d’une conversation.

Le document qui renseigne sur l’autre a donc incontestablement un rôle social mais faire vivre la mémoire de l’Autre, est-ce en savoir plus sur son Moi ?

Les registres publics

Aujourd’hui très prisé des amateurs de généalogie, les actes de naissance, sont, en France les premiers documents officiels. Comme les autres actes d’état civil, ils renseignent sur la famille et inscrivent l’individu dans la société. En plus de la naissance, on y trouve les dates de mariages, divorces et décès. On est donc en présence d’un document légal, formel qui informe et/ou renseigne sur un individu. Mais bien que l’identité d’un individu soit à la base de la construction de son Moi, s’agit-il pour autant d’ego-document ?

Bibliographie et notes

[1] -2200 avant J.C.

[2] -200 avant J.C.

[3] En Crète.

[4] En Suisse.

Bertrand, Paul et Mériaux, Charles. 2006. Cambrai-Magdebourg : les reliques des saints et l’intégration de la Lotharingie dans le royaume de Germanie au milieu du xe siècle. Médiévales. 2006, 51. [En ligne], mis en ligne le 03 novembre 2010, Consulté le 02 janvier 2012. URL : http://medievales.revues.org/1514.

Dufresne, Jacques. 1994. La démocratie athénienne, miroir de la nôtre. Montréal : Bibliothèque de l’Agora, 1994. www.agora.qc.ca.

Foucault, Michel. 1983. L’écriture de soi. 1983. Vol. Dits et écrits – tome 2, page 1237.

Jaillard, Dominique. 2007. Plutarque et la divination : la piété d’un prêtre philosophe. Revue de l’histoire des religions. 2007, 2. [En ligne], mis en ligne le 01 juin 2010, consulté le 02 janvier 2012. URL : http://rhr.revues.org/5266.

Qui suis-je ?

guillaume-nicolas meyer

Bienvenue sur mon blog. Je m'appelle Guillaume-Nicolas Meyer, j'ai 40 ans, je suis marié, papa de quatre enfants, et je suis un Knowledge Manager polymathe et curieux. Chercheur en sciences humaines et sociales, doctorant en sciences de gestion, je m'intéresse également aux sciences cognitives et à l'environnement. Après la région parisienne, la Bretagne et l'Alsace, je suis actuellement basé en Poitou-Charentes, France.

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