22
avril 2015

Les écrits du for privé

Les écrits du for privé, « libri di famiglia »,  « selbstzeugnisse », regroupent tous les textes témoignant de la position personnelle d’un individu, tel que journaux intimes, carnets de voyages, autobiographies, mémoires, livres de famille, carnet de campagne, diaires [1], etc. Dans tous les cas, et même si l’individu n’est pas directement au centre de l’écrit (je décris ce que je vois), les écrits du for privé nous permettent de situer le « Moi » de l’auteur grâce aux jeux des descriptions qu’il fait des siens, de sa communauté, de ses rencontres.

On peut noter l’existence du Groupe de Recherches « Les écrits du for privé en France de la fin du Moyen Age à 1914 [2] », établi à l’Université de Paris-Sorbonne et dirigé par Jean-Pierre Bardet et François-Joseph Ruggiu, est donc de recenser et de décrire tous les textes appartenant à la grande famille des écrits du for privé qui se trouvent dans les collections des archives et des bibliothèques publiques en France.

Pour autant, ne nous y trompons pas, les écrits du for privé ne sont pas forcément récit de vérité. On  peut même attribuer l’art d’accommoder ses écrits au père de l’historiographie chinoise, Liu Zhiji 劉知幾 (661-721), « dont les Généralités sur l’histoire (Shitong 史通) contiennent un chapitre sur l’autobiographie. Liu Zhiji recommande de passer sous silence les écarts de conduite ou les insuffisances aussi bien de l’auteur que de ses ancêtres (lorsqu’il est amené à parler d’eux) et de « mettre en valeur les points où on excelle » (cheng qi suo zhang 稱其所長) » (Histoire de la Chine moderne, 2010). Les écrits du for privé ont donc une partie de fiction indéterminée et indéterminable.

Mais cette fictionnalisation de soi, c’est aussi celle de Flaubert avec sa fameuse formule « Madame Bovary, c’est moi », celle de Malraux : « ni vrai, ni faux, mais vécu » (Malraux, 1972),  jusqu’à Gide qui dit que : « les Mémoires ne sont jamais qu’à demi sincères, si grand que soit le souci de vérité : tout est toujours plus compliqué qu’on ne le dit. Peut-être même approche-t-on de plus près la vérité dans le roman » (Gide, 1973).

Anne Franck et Bridget Jones

Le journal intime, version « privée » des confessions est l’ego-document par excellence. Mais « Les journaux personnels constituent un ensemble très vaste, hétérogène, et présentent des difficultés éditoriales particulières. Écrits à la main, sur des supports plus ou moins bien conservés, ils sont malaisés à déchiffrer et à commenter, en raison de l’abondance des noms qu’ils comportent dans certains cas. » (Depretto, 2006)

Toutefois, ce qu’on pourrait penser être le propre d’un journal personnel, à savoir l’intimité, se confond parfois avec un ardent désir d’être lu. Dans les premières pages de son journal [3], Anne Franck précise qu’elle n’autorisera jamais personne à le lire, pourtant, vers la fin [4], elle souhaite détourner l’ego-document qu’elle écrit et envisage une diffusion : « Je veux vivre après ma mort à travers mes livres. » (Frank, 1977)

Dans un genre beaucoup plus léger, le « Journal de Bridget Jones [5] », est un roman (et une adaptation cinématographique) qui témoigne bien de la place des ego-document dans notre société. Ils nous permettent en effet de nous rendre dans le « moi » d’un autre. C’est d’ailleurs cet engouement pour le voyeurisme du « moi » de l’autre qui fait le succès des « tabloïds ». Les paparazzis, la faute aux ego-documents ?

Autobiographie, Mémoires ou récits ? (Yvorel, 2004)

« Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice: car c’est moi que je peins. Mes défauts s’y liront au vif, et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l’a permis. Que si j’eusse été entre ces nations qu’on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t’assure que je m’y fusse très volontiers peint tout entier, et tout nu. » (de Montaigne, 2002)

Si l’on retient la métaphore de Michel de Montaigne, écrire est une mise à nu. Mais Chateaubriand le prouve avec ses « Mémoires d’outre-tombe », rédigées pendant près de trente ans, c’est un exercice souvent entamé à la fin de sa vie et dont le regard, rétrospectif, peut engendrer bien des habillages de sa propre histoire.

En parlant de mise à nu, les romans [6] de Carlos Castaneda, à commencer par sa thèse doctorale « l’Herbe du Diable et la petite fumée » (Castaneda, 1977), sont difficiles à classer, car, au-delà de la polémique sur la partie fiction de son travail [7], on est en présence d’écrits scientifiques issus de carnets de recherche (en tout cas présentés comme tel). Quand dans les années 1960, les adeptes de la contre-culture découvrent les expériences émotionnelles profondes de l’étudiant en anthropologie à la recherche de son moi intérieur et les extases divines que lui décrit son mentor Don Juan, « Carlos Castaneda devient pour eux le pape du néo-chamanisme. » (Vazeilles, 2008).

Ma chère maman, je vous écris que nous sommes entrés dans Paris [8]

Si le principe d’une correspondance est immuable : « j’expose mon Moi à un tiers que je choisis », la mise à disposition à un public plus large est possible selon deux scenarii. Le premier, choisit par exemple par Françoise Dolto [9], est de décidé à un moment donné de rendre public (partiellement ou totalement) sa correspondance avec quelqu’un. Dans le cas de la psychanalyste, elle a pu supprimer ou modifier certaines lettres qu’elle avait envoyées à sa mère, ce qui en fait un ego-document orienté.

Le second scenario est la publication posthume. C’est le cas par exemple de la correspondance de Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné. Ses lettres, devenues publiques sans son consentement, sont toujours une référence littéraire incontournable. Le Littré contient 9667 entrées issues des 1500 lettres de la correspondance entres Madame de Sévigné et sa fille, mais aussi à son fils Charles, à son cousin Bussy-Rabutin, à ses amis Madame de Pomponne, le cardinal de Retz, La Rochefoucauld, Madame de La Fayette, Madame Scarron….

Bibliographie et Notes

[1] Journaux de bord des missionnaires
[2] http://www.ecritsduforprive.fr
[3] 1942
[4] 1944
[5] Bridget Jones’s Diary, Helen Fielding, 1996
[6] L’herbe du diable, la petite fumée, voir…
[7] Dès 1972, dans Psychology Today et le New York Times, l’écrivain Joyce Carol Oates doutait de la valeur ethnologique des premiers livres de Carlos Castaneda : «Pour moi, il ne fait pas l’ombre d’un doute que cette série de livres relève plus de l’art que d’un simple compte rendu d’observations ».
[8] Dans la chanson « Pelot d’Hennebont » du groupe « Tri Yann »
[9] « Françoise Dolto. Mère et fille. Une correspondance. 1913-1962 », Le petit Mercure, 2008.

Castaneda, Carlos. 1977. L’Herbe du diable et la petite fumée. s.l. : 10 X 18 , 1977. p. 259. 978-2264007254.

de Montaigne, Michel. 2002. Les Essais. s.l. : Arléa, 2002. p. 806. 978-2869595941.

Depretto, Catherine . 2006. Les journaux personnels de la période soviétique. Les Cahiers de Framespa. 2006, 2. [En ligne], mis en ligne le 03 mai 2010, consulté le 02 janvier 2012. URL : http://framespa.revues.org/68.

Frank, Anne. 1977. Journal d’ Anne Frank. [trad.] Philippe Noble et Isabelle Rosselin-Bobulesco. Nouvelle. s.l. : Le Livre de Poche, 1977. p. 415. Collection Littérature & Documents. 978-2253001270.

Histoire de la Chine moderne. Will, Pierre-Étienne. 2010. s.l. : L’annuaire du Collège de France, 2010. Vol. 109. [En ligne], mis en ligne le 24 juin 2010, Consulté le 07 janvier 2012. URL : http://annuaire-cdf.revues.org/203.

Gide, André. 1973. Si le grain ne meurt. s.l. : Gallimard, 1973. p. 371. 978-2070368754.

Vazeilles, Danièle . 2008. Connexions entre le néo-chamanisme et le néo-druidisme contemporains. Étude en anthropologie/ethnologie comparée. Cahiers d’études du religieux. Recherches interdisciplinaires. 2008, 3. [En ligne], mis en ligne le 04 juillet 2008, consulté le 07 janvier 2012. URL : http://cerri.revues.org/161.

Yvorel, Jean-Jacques. 2004. Anne-Emmanuelle Demartini, L’Affaire Lacenaire, Paris, Éditions Aubier, 2001, 430 p. Revue d’histoire du XIXe siècle. 2004, 28. [En ligne], mis en ligne le 19 juin 2005. URL : http://rh19.revues.org/index641.html. Consulté le 09 janvier 2012.

Qui suis-je ?

guillaume-nicolas meyer

Bienvenue sur mon blog. Je m'appelle Guillaume-Nicolas Meyer, j'ai 40 ans, je suis marié, papa de quatre enfants, et je suis un Knowledge Manager polymathe et curieux. Chercheur en sciences humaines et sociales, doctorant en sciences de gestion, je m'intéresse également aux sciences cognitives et à l'environnement. Après la région parisienne, la Bretagne et l'Alsace, je suis actuellement basé en Poitou-Charentes, France.

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